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Brève histoire de l’architecture en France depuis la fin de la seconde guerre mondiale (partie I)

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Brève histoire de l’architecture en France depuis la fin de la seconde guerre mondiale (partie I)

Message par hm hitman le Ven 3 Oct - 15:57

Prologue

Dans la nuit du 1er septembre
1965, devant un cercueil drapé de tricolore dressé sur un autel au
centre de la cour Carrée du Louvre illuminée, André Malraux achève sa
péroraison :
« Le Corbusier, vous que j’ai vu si ému par l’hommage filial du Brésil,
voici l’hommage du monde... »


La voix vibrante, mélodramatique, de l’auteur de la
Condition humaine, devenu ministre de la Culture du général de Gaulle,
s’enfle pour évoquer les messages de condoléances parvenus des quatre
coins de la planète à l’annonce de la mort accidentelle de celui que
beaucoup tiennent,à égalité avec Frank Lloyd Wright, Ludwig Mies Van
der Rohe ou Alvar Aalto, pour le plus grand architecte du XXe siècle.
Puis il conclut :


« Et voici enfin la France - celle qui vous a si
souvent méconnu, celle que vous portiez dans votre cœur lorsque vous
avez choisi de devenir français après deux cents ans - qui vous dit,
par la voix de son plus grand poète : ‹Je te salue, au seuil sévère du
tombeau !›


Adieu mon vieux maître et mon vieil ami.


Bonne nuit...

Voici l’hommage des villes épiques, les fleurs funèbres de New Yorket de Brasilia.

Voici l’eau sacrée du Gange, et la terre de l’Acropole. »

Scène admirable. Grandiose autant qu’anachronique dans
son désir de prolonger, sur le mode de l’oraison funèbre chère au Grand
Siècle de Louis XIV, la saga légendaire des « grands hommes » qui
bâtirent la France. Mais scène révélatrice aussi, pour trois raisons au
moins.


En premier lieu, parce que cet hommage de la République
envers Le Corbusier sonne comme un rattrapage, que Malraux reconnaît
d’ailleurs volontiers : même après la Seconde Guerre mondiale,
c’est-à-dire pourtant à une époque où l’architecte d’origine suisse
était parvenu au faîte de la gloire internationale, l’État, les
collectivités locales et les promoteurs privés français - hormis le
ministre (et maire de Firminy) Claudius-Petit et l’Église catholique
(un comble, dans la mesure où celui qu’on surnommait « Corbu » était un
agnostique issu d’un milieu protestant !) - avaient continué sinon à
ignorer le maître de la villa Savoye, de Ronchamp et de Chandigarh, du
moins à éviter de lui passer commande.


En deuxième lieu, parce que cette célébration posthume
et officielle,en forme de leçon d’instruction civique et artistique
administrée au peuple français par son ministre de la Culture, d’une
« gloire nationale » venant de disparaître en dit long sur la position
régalienne qu’occupe toujours en France l’État en matière de gestion de
la société - économie, aménagement, urbanisme, culture et...
architecture bien entendu.
En troisième lieu, parce que l’emphase de cette oraison funèbre,quand
bien même elle est le registre habituel de Malraux, finit par
intriguer : et s’il s’agissait de masquer, en vient-on à se
demander,sous des phrases héroïques célébrant un monstre sacré si imbu
de ses théories qu’il s’était montré incapable d’engendrer autre chose
que des ennemis ou des épigones, la situation alors tragique de
l’architecture française, tenue pour peu de chose à cette époque(hormis
Corbu, bien sûr) par la critique internationale ?


Ces trois révélations implicites - omnipotence de
l’État, statut tutélaire de Le Corbusier, complexité des relations
entre ces deux absolutismes et la création - d’une cérémonie dont seule
la majesté fut, sur l’instant, relevée par la presse sont les trois
caractéristiques majeures de l’histoire de l’architecture française
depuis la fin dela Seconde Guerre mondiale. Même si, depuis une
vingtaine d’années,cette situation singulière a inversé le sens de ses
effets, puisqu’elle a produit un superbe renouveau qui place
l’architecture française en tête du palmarès international. Aussi ces
trois traits d’où procède le caractère exceptionnel de ce qu’on me
permettra de nommer, sans nuance chauvine, le cas français ont-ils été
au centre de chacun des épisodes d’une histoire scandée non seulement
par l’évolution - plus ou moins commune à l’ensemble des pays
occidentaux - des techniques, des « styles » et des théories, mais plus
encore peut-être par celle des politiques publiques en matière
d’urbanisme et de logement qui se sont succédé en France depuis la
guerre, ainsi que des débats politiques et théoriques ayant agité
l’intelligentsia dans le même temps. Histoire mouvementée dont le
tournant, marqué par le décret (signé lui aussi par Malraux !)
déclarant dissoute l’ancienne section d’architecture de l’École des
beaux-arts de Paris, a du reste coïncidé avec l’événement culturel et
politique majeur de l’après-guerre en France : Mai 68 et ses retombées.

Les « Trente peu Glorieuses » de l’architecture française



On vante aujourd’hui volontiers les Trente Glorieuses
économiques, célébrées en leur temps par Jean Fourastié. On construit
la légende dorée de ces trente années d’après-guerre en mettant en
avant leurs taux de croissance mirobolants. Durant cette époque bénie,
nous rappelle-t-on, les mots « chômage » et « crise » n’existaient pas
en France, et le progrès semblait aussi irrésistible qu’une marée
montante. Le bâtiment du reste allait à marche forcée : plusieurs
centaines de milliers de logements par an ! Or, chacun connaît
l’adage : quand le bâtiment va, tout va...


Pourtant... Pourtant au milieu des années soixante
l’architecture française était confrontée à l’une des plus graves
crises de son histoire. Rejetée par sa population, exclue du champ
culturel et tenue pour secondaire par la critique internationale :
jamais, en dix siècles, on ne l’avait vue plongée dans un gouffre aussi
noir, elle qui, pendant des lustres, avait servi de référence au monde
entier. Le dernier génie de son histoire, Le Corbusier, venait de
mourir tandis que, des deux successeurs possibles de sa grande école
d’ingénieurs-constructeurs, l’un (Prouvé) était dépossédé de son
entreprise, et l’autre (Le Ricolais) s’était exilé aux États-Unis, où
il enseignait brillamment auprès de Louis Kahn à Philadelphie.


L’essentiel de ce qui se construisait alors,
d’ailleurs, n’était guère convaincant, quels qu’aient été
l’enthousiasme initial du public devant l’urbanisme et le confort
modernes, et la performance accomplie par l’État en peu d’années pour
résoudre la crise du logement.


Préfabrication lourde d’une part, urbanisme de
« zoning » d’autre part, et, là-dessus, un emballage pseudo-artistique
réputé tenir lieu d’architecture : tout tendait à la répétition d’un
catalogue de boîtes, prêtes à poser où que ce soit. Édifices de
prestige médiocres ou prétentieux érigés jusque dans les centres
anciens en dépit de leur contexte ; produits de laminage ou de moulage
disposés sur d’anciens champs de betteraves, en barres, en tours ou en
torsades, destinés à abriter « l’habitat du plus grand nombre » ; et,
raffinements suprêmes d’esprits frustrés par une enfance sans Lego,
empilements « proliférants » de « cellules », appelés pompeusement
« pyramides » ou « ziggourats ».


Certes, c’était une époque bénie pour l’industrie
française du bâtiment ! Celle où une seule tranche de logements HLM en
englobait plusieurs milliers conçus selon quelques modèles de série, ce
qui était assurément plus rentable pour les entreprises du BTP et pour
les grandes agences d’architecture, mais qui détruisait du même coup le
savoir-faire artisanal traditionnel (qui disparut quasiment en France à
cette époque) tout en désespérant les architectes soucieux d’autrui et
du destin de leur art. Celle des « grands ensembles », qui passaient
alors pour exemplaires, mais qui ont défrayé depuis la chronique
sociale tant ils se sont montrés à l’usage, pour avoir été conçus comme
des dispositifs urbains et architecturaux fondés sur la volonté de
rompre avec les villes existantes, avoir préfiguré en quelque sorte,
sur le plan spatial,ce qu’on nomme aujourd’hui l’« exclusion ». Celle
où le président Pompidou, saisi par la « modernité » comme le nouveau
riche de Mon oncle , encourageait (pour ne parler que de Paris) les
opérations spéculatives des quartiers Italie et de la place des Fêtes,
voyait dans le Front de Seine et la Défense des répliques
satisfaisantes de Manhattan, et décrétait que les villes françaises,
désormais, devaient être retaillées aux normes de la circulation rapide
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Re: Brève histoire de l’architecture en France depuis la fin de la seconde guerre mondiale (partie I)

Message par hm hitman le Ven 3 Oct - 15:58

Entendons-nous. La crise du logement, après-guerre,
avait été aiguë, comme le révélèrent le terrible hiver 1954 et les
campagnes de défense des sans-abri et des mal-logés menées par l’abbé
Pierre. Il y avait eu les destructions de villes entières sous les
bombardements ;la nécessaire reconstruction ; le gonflement fantastique
des villes,dû à la transformation d’une société française, encore
majoritairement rurale à la fin de la guerre, en société urbaine
industrielle ; l’afflux d’une population immigrée, importée par les
entreprises de main-d’œuvre, qui s’était logée vaille que vaille dans
des bidonvilles ; la fin de l’empire colonial enfin, et ses cortèges de
rapatriés. Et il y avait l’exigence de soleil dans les appartements
pour dompter la tuberculose, de cuisines propres et pratiques, de
salles de bains, de W.-C. quine seraient plus à la turque, collectifs
et situés sur le palier,sales, puants, malcommodes.


Bref, il convenait d’agir, et d’agir vite. Tâche à
laquelle,avec une ardeur toute colbertienne, l’État s’attela en
élaborant, via le ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme,
puis ceux de la Construction et de l’Équipement, une succession de
politiques volontaristes qui aboutit, entre 1955 et 1970, à la
construction de quatre millions de logements collectifs dans les grands
ensembles puis dans les ZUP, et de plusieurs centaines de milliers de
maisons individuelles.


Contrairement à la légende, et même s’il ne saurait
être question de sous-estimer les aspects totalitaires qui
constituèrent le substrat théorique de la Charte d’Athènes ,
l’invention du concept de grand ensemble, qui consista à créer des
tranches autonomes de plusieurs milliers de logements standardisés à la
périphérie des villes,c’est-à-dire dans des sites « naturels » mal
équipés et mal desservis,ne fut donc pas, pour l’essentiel, une mise en
forme d’hypothèses formulées quelques dizaines d’années plus tôt par
les architectes d’avant-garde. En témoigne le fait que Le Corbusier,
loin d’être à la tête du mouvement, fut tenu à l’écart de celui-ci. Au
vrai, la prolifération des grands ensembles fut plutôt l’effet,
cautionné par les idées de l’urbanisme moderne, d’une volonté
planificatrice caractérisant un milieu fort différent de celui des
Congrès internationaux d’architecture moderne : celui des grands commis
de l’État, enfin en mesure,après la pause forcée de l’Occupation, de
développer leurs desseins pour le compte d’un pouvoir fort (le
gaullisme) vivant, depuis la Résistance, en compromis historique avec
un parti communiste régnant sur les banlieues - le tout dans un climat
d’expansion économique ininterrompue.


Cette volonté, néanmoins, n’eût pu trouver ses formes
et ses discours justificateurs sans un environnement culturel favorable
outrepassant le simple désir de « progrès » du public. La séduction
qu’exerçait sur les intellectuels l’idéologie totalitaire soviétique
et, plus encore peut-être, leur aveuglement en matière de visible
architectural et urbain lui furent, à cet égard, un allié précieux ;
tandis que la tradition « beaux-arts » perpétuée par les prix de Rome
se mit, d’autre manière,à son service.


L’inculture de la société française en matière
d’architecture et d’urbanisme fait, depuis des lustres, le désespoir
des hommes de l’art. Aucune initiation à l’espace, à l’histoire urbaine
et architecturale,que ce soit à l’école, au lycée ou à l’université.
Quant aux phares intellectuels des Trente Glorieuses, si brillants
qu’ils puissent nous apparaître aujourd’hui, leur ignorance doublée
d’indifférence était, en ce domaine, stupéfiante. Sartre, si attentif
pourtant aux tares de son époque ? Pas la moindre allusion critique,
dans les neuf tomes de ses Situations, aux dégâts de la « sarcellite ».
Mauriac ?Son attachement presque exclusif aux maisons de maître du
Bordelais et aux hôtels particuliers des quais de Seine le rendait
aveugle au présent architectural. Camus ? Son goût pour la lumière de
Tipasa jouant sur les cubes blancs de la ville algérienne « indigène »
aurait pu le rapprocher de Le Corbusier, mais aucune rencontre n’eut
lieu. Merleau-Ponty ? Ses livres majeurs, s’ils traitent de l’espace et
de la peinture avec une superbe profondeur de pensée, restent muets sur
l’architecture. Lacan ? Une piste dans ses Écrits aurait sans doute
mérité des développements. Malraux ? Retrouver chez Le Corbusier le
génie des bâtisseurs de Chartres suffisait à nourrir son lyrisme...
Restait donc la Poétique de l’espace, de Bachelard - mais cette
méditation sur le grenier, la cave ou le coin prenait tellement à
rebrousse-poilles dogmatiques du toit-terrasse qu’elle ne fut guère
entendue parles architectes. Il y avait bien aussi les critiques
virulentes de l’urbanisme par les artistes et les théoriciens
situationnistes adeptes de la psychogéographie et des « dérives
urbaines », mais leurs articles étaient alors confidentiels. Restaient
enfin les essais dérangeants, concernant le « droit à la ville », la
« vie quotidienne » et les relations entre « art et technique », de ces
deux grands marginaux qu’étaient àcette époque Henri Lefebvre et Pierre
Francastel. Autrement dit peu de chose ou plutôt - car les textes de
Bachelard, de Debord, de Lefebvre et de Francastel comptent parmi les
plus décisifs qui aient été écrits dans le monde, à propos
d’architecture et d’urbanisme, au cours du XXe siècle - peu de chose
qui fût susceptible, au cours de ces années, d’être entendu.


Alors ? Alors, dans ce désert culturel aggravé par une
idéologie dominante - l’idéalisme rationaliste et utopique traduisant
la foi de l’époque dans le progrès -, l’alliance entre la technocratie
et la version beaux-arts du modernisme architectural devint, sans
obstacle sérieux, hégémonique. Assez pour donner naissance à une
version française du « style international » qui fut baptisée plus
tard, par un de ses actuels défenseurs, le hard-french. Toute de
mesure, d’équilibre, de raison et de bon goût français, elle alliait
les signes formels de la modernité architecturale aux principes de
composition beaux-arts (symétrie, axialité, etc.) encore enseignés à
l’école parisienne du même nom, et les technologies de la
préfabrication lourde aux visions rationalistes des planificateurs. Vus
d’avion, les plans de masse des nouvelles cités étaient merveilleux :
on eût dit, selon les goûts picturaux de l’architecte qui les avait
conçus, des Mondrian ou des Miró. Mais à l’échelle du promeneur ou de
l’utilisateur, ces effets s’évanouissaient, remplacés par l’empilement
des cellules, le morne alignement résultant des « chemins de grue » et
le paysagisme informe des espaces verts.


Est-ce à dire que la situation architecturale de la
France était catastrophique ? Pas entièrement. Car outre que
l’invention du hard-french permit effectivement de résoudre la crise du
logement en moins de vingt ans - certes provisoirement, certes au prix
d’un enlaidissement des périphéries, et certes de façon telle que cette
« résolution » a eu pour effet pervers de dessiner par avance,sur le
territoire, une ségrégation spatiale dont la France paie aujourd’hui le
prix -, il convient de noter qu’un certain nombre d’architectes,
toutefois, parvinrent à l’infléchir, voire à y échapper.


Les plus fameux de ces hétérodoxes furent de grands
anciens, liés depuis des lustres à l’avant-garde architecturale
internationale. Même si certains d’entre eux, tel Jean Ginsberg
(1905-1983), cédèrent au style nouveau riche des immeubles construits
au cours des années soixante à Paris et sur la Riviera, tandis que
d’autres, tel Eugène Beaudouin (1898-1983) - il coordonna la
construction du tristement célèbre ensemble des Minguettes dans la
banlieue lyonnaise avant de piloter la conception de l’ensemble de
bureaux du quartier Maine-Montparnasse -, ne parvinrent pas toujours à
résister au courant dominant de la construction publique de série, tant
ils étaient obsédés par l’idée d’industrialisation du logement.


Ainsi Auguste Perret (1874-1954) poursuivit-il jusqu’à
sa mort une œuvre rigoureuse, fondée sur une maîtrise parfaite des
structures et des matériaux (le béton essentiellement), et sur le
déploiement d’une écriture architecturale que je qualifierais
volontiers de « classique-moderne » dans la mesure où elle allie des
principes rappelant ceux de l’Antiquité gréco-romaine aux inventions
plastiques des premiers maîtres (dont il fut) de l’architecture du XXe
siècle : la place de la gare à Amiens (1942-1958), les laboratoires de
Saclay (1948-1953) et, plus encore, ce chef-d’œuvre (un peu froid à mon
goût) d’architecture et d’urbanisme rationaliste qu’est la
reconstruction du Havre (1945-1960), entreprise pour laquelle il fit
appel à plusieurs de ses élèves,en furent les jalons majeurs.
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Re: Brève histoire de l’architecture en France depuis la fin de la seconde guerre mondiale (partie I)

Message par hm hitman le Ven 3 Oct - 15:58

Ainsi André Lurçat (1894-1970), membre des CIAM dès
leur création en 1928, auteur d’un pavillon pour le quartier
expérimental du Weissenhof à Stuttgart, puis établi, peu après Bruno
Taut, en Union Soviétique (de 1934 à 1937) ; il reconstruisit Maubeuge
(1945-1953) avant de multiplier ses interventions en banlieue
parisienne pour le compte des mairies communistes. Cette position
politique généreuse, quoique quelque peu myope rétrospectivement,
l’amena à concevoir des « cités-jardins verticales », sortes de grands
ensembles moins sinistres que la moyenne, dont l’archétype est le
quartier Fabien (1948-1960) de Saint-Denis.


Ainsi Marcel Lods (1891-1978), célèbre dès
l’avant-guerre pour avoir construit, en association avec son collègue
Eugène Beaudouin et l’ingénieur-constructeur Jean Prouvé (1901-1984),
virtuose de l’usage de la tôle pliée, la fameuse Maison du peuple de
Clichy, dans laquelle on peut voir l’ancêtre des édifices high-tech
d’aujourd’hui. Il poursuivit après la guerre ses expériences
d’industrialisation du bâtiment dans la reconstruction de
Sotteville-lès-Rouen (1948-1955), la conception des grands ensembles de
logements des Grandes Terres (Marly-le-Roi, 1957-1959) et de la Grand’
Mare (Rouen, 1968-1970), ou l’édification de la Maison des sciences de
l’homme à Paris (1970).


Ainsi Georges-Henri Pingusson (1894-1978), qui avait
été associé dans les années trente à Robert Mallet-Stevens et qui avait
construit à cette époque plusieurs bâtiments post-cubistes, dont le
fameux hôtel Latitude 43 à Saint-Tropez. Il poursuivit-il ses
recherches parla construction de l’ambassade de France à Sarrebrück, la
reconstruction du village de Waldwisse, l’édification de plusieurs
églises remarquables en Moselle et, surtout, par la conception du
Mémorial de la déportation à Paris, qui constitue l’aboutissement et le
sommet de sa carrière:plus qu’un bâtiment en effet, il s’agit d’une
œuvre anticipant sur les recherches d’artistes contemporains comme
James Turrell ou Robert Irwin, où l’émotion saisissant celui qui la
parcourt est tout entière créée par un travail savant sur l’espace et
la lumière.


Ainsi Pierre Vago (né en 1910), qui avait été dès 1932
le premier rédacteur en chef de la revue en langue française défendant
l’architecture moderne (l’Architecture d’aujourd’hui). Il n’amorça
vraiment sa carrière d’architecte qu’après la guerre. Ce tournant lui
permit de concevoir les plans d’aménagement de Tarascon, de Beaucaire
ou du Mans (de 1945 à 1948) ; de participer au mouvement de « renouveau
de l’art sacré » en construisant la basilique Saint-Pie-X de Lourdes en
1958 ; ou d’être invité à bâtir au début des années soixante un
immeuble d’habitation dans le quartier expérimental du Hansaviertel à
Berlin, aux côtés de Gropius, d’Aalto et de Niemeyer.


Ainsi enfin Le Corbusier (1887-1965) acheva-t-il, après
la guerre, son œuvre exceptionnelle dans une apothéose qui constitue, à
mes yeux, la part la plus sublime de son travail. Renouvelant
complètement son écriture, il abandonna l’« architecture blanche » de
ses villas de l’entre-deux-guerres au profit d’un expressionnisme
plastique fondé sur la mise en forme du béton. Et cette manière ultime
du fondateur de l’Esprit nouveau, dans laquelle les masses principales
continuent, comme à la villa Savoye de Poissy (1929-1931), de donner
l’impression d’être suspendues dans l’air au lieu de prendre appui
directement sur le sol, balance entre le « brutalisme » des Unités
d’habitations de Marseille (1952), de Rezé, près de Nantes, de
Briey-en-Forêt et de Firminy, l’ascétisme cistercien du couvent de la
Tourette à l’Arbresle, près de Lyon (1960), et le baroquisme triomphant
de la chapelle de Notre-Dame-du-Haut à Ronchamp (1950-1955) -
baroquisme dont les formes libres prirent sur le moment à contre-pied
ceux des admirateurs de Corbu qui voyaient en lui un adepte
intransigeant de l’angle droit, et dont on trouve aussi l’écho dans la
fameuse façade du palais de l’Assemblée du Pendjab à Chandigarh (1962),
édifice grandiose se mirant dans l’eau du bassin qui l’encercle, comme
en lévitation.


Rivaliser avec de tels anciens, et surtout avec Le
Corbusier, dont la figure était si écrasante qu’elle en semblait
indépassable, n’était pas chose aisée pour la nouvelle génération.
D’autant que la conjoncture, pour être favorable au bâtiment comme on
l’a vu, n’était guère ouverte à l’expérimentation, sinon à celle visant
à la normalisation et à l’industrialisation. Aussi n’est-ce pas tant du
côté des disciples avérés de Le Corbusier, même aussi intéressants que
Jean Bossu (1912-1983) ou André Wogenscky (né en 1916), qu’il faut
chercher pour découvrir des architectes de premier plan dans la
génération parvenue à maturité au cours des Trente Glorieuses. Mieux
vaut en effet se tourner, pour trouver des œuvres toujours susceptibles
de nous émouvoir ou de nous intéresser, soit du côté de cette création
collective de style moderne « balnéaire », néo-Arts déco, que fut la
nouvelle ville de Royan,où Guillaume Gillet (1912-1987), associé à
l’ingénieur René Sarger, construisit une étonnante cathédrale ; soit du
côté de personnalités originales, et parfois relativement isolées en
raison de leur caractère fantasque ou difficile, comme Aillaud, Albert,
Bossard, Bruyère, Pouillon, Simounet et, dans une moindre mesure selon
moi, Zehrfuss ;soit du côté du fameux trio associant trois membres du
Team X:Candilis, Josic et Woods.


Le premier des architectes à avoir produit un ensemble
de logements HLM franchement en rupture avec la banalité répétitive des
grands ensembles est aussi celui dont l’œuvre se réduit - ou presque –
à ce brillant début. Bien qu’elle n’ait cessé d’être visitée depuis
parles architectes, la cité des Bleuets à Créteil, conçue par Paul
Bossard entre 1959 et 1962, n’a pas en effet ouvert à son auteur la
carrière qu’il méritait. Inventant lui-même son procédé de
préfabrication, exaltant la rusticité du matériau béton rehaussé par
l’emploi de pierres schisteuses disposées en surface par les ouvriers,
et se souciant avant toute chose des comportements des futurs habitants
non assimilés à cette sorte de héros normalisé que célèbre le Modulor,
Bossard y tentait pourtant de mettre en œuvre une idée-force qui aurait
mérité d’être approfondie : celle d’agencement à trois dimensions
(stéréotomique) des volumes à l’intérieur d’une structure continue,
évolutive.


Bien qu’il ait connu, plus encore que Bossard en
apparence, des déboires sérieux, Fernand Pouillon (1912-1986), au
contraire, a eu une carrière publique qui s’est traduite par une œuvre
abondante et variée. Adepte, dès ses premières réalisations participant
à la reconstruction de Marseille (les immeubles en façade du
Vieux-Port, en particulier), de l’usage massif de la pierre et de
formes urbaines néoclassiques, il a été, pour cette raison, critiqué
par ses confrères « modernes » des années soixante, avant que son
travail (dont une large part se situe en Algérie, qu’il s’agisse de ses
trois grandes « cités » d’Alger construites entre 1953 et 1957, ou de
ses complexes hôteliers conçus de 1965 à 1984) ne soit réapprécié à la
faveur de la vague postmoderniste des années soixante-dix. Mais,
par-delà ces questions stylistiques qui en ont fait un architecte
discuté, il se voulut aussi un bâtisseur- un « affairiste », dirent ses
adversaires - capable de produire des logements de qualité au moindre
coût, entreprise qui l’amena à fonder le Comptoir national du logement
puis - mésaventure qui acheva de construire sa légende dans les médias
non architecturaux - à connaître la prison pour faillite en 1964.
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Re: Brève histoire de l’architecture en France depuis la fin de la seconde guerre mondiale (partie I)

Message par hm hitman le Ven 3 Oct - 15:59

Si Pouillon posa volontiers au héros victime d’une
injustice,Émile Aillaud (1902-1988), lui, se réserva le rôle du poète
inspiré. Pourtant, il avait commencé avant la guerre une carrière
d’architecte mondain, introduit dans le milieu de la mode, qui l’avait
écarté de ses contemporains « modernes » liés aux CIAM. Mais
l’évolution de la demande l’ayant conduit, au lendemain de la guerre, à
consacrer l’essentiel de ses activités à la conception de grands
ensembles, il s’employa à trouver pour ce faire des voies originales en
contradiction avec les thèses de la Charte d’Athènes, qu’il détestait.
Répudiant la préfabrication lourde et son corollaire, le chemin de
grue, il opta pour une autre voie d’industrialisation de la
construction, le coffrage glissant, qui lui permit des formes libres,
des percements non conventionnels dans des façades polychromes et des
agencements de bâtiments s’efforçant de créer des enclos ouverts
rappelant des morphologies des villes italiennes. En tant que tentative
pour rompre aussi bien avec la banalisation formelle de l’architecture
qu’avec le mépris de la ville au profit de la nature urbanisée qui
dominait alors, cette démarche fut remarquable. Mais elle ne parvint
pas, cependant, à échapper aux tares de ce qu’elle dénonçait. Quelles
qu’aient été, en effet, l’apologie de la variété et la célébration de
la poésie qui ont accompagné, par exemple, la construction du grand
ensemble de la Grande Borne à Grigny (qui, avec ses changements
d’échelle, ses lieux clos, ses couleurs et ses fresques, fit événement
lors de son achèvement en 1971), celles-ci ne suffirent pas à
contrecarrer le gigantisme du projet. Lequel peut être lu aujourd’hui
comme une tromperie esthétisante, son plan introverti et diffracté
étant devenu un facteur d’illisibilité, et ses « événements » (le
portrait en façade de Rimbaud, en particulier) un maquillage
pseudo-poétique de la pauvreté.


Aillaud vouait aux gémonies les thèses urbaines de Le
Corbusier. Tel n’était pas le cas de Bernard Zerhfuss (né en 1911), lié
aux Ciam dès avant la guerre et qui a développé une œuvre dont la
qualité majeure,à mes yeux, est son inventivité constructive - due
peut-être à ses liens avec Luigi Nervi et Jean Prouvé. Associé à Marcel
Breuer et à Luigi Nervi,il réalisa le palais de l’Unesco, à Paris ;
avec Prouvé, il conçut l’usine Renault de Flins (1959) ; et, sur un
concept structural de Nervi, et avec la collaboration de Jean Prouvé
pour les menuiseries métalliques, il fut le coauteur (avec les
architectes Camelot et de Mailly et l’ingénieur Esquillan) de ce
chef-d’œuvre du high-tech des années cinquante mettant en œuvre des
voiles de béton qu’est le palais du CNIT, à la Défense (1959),
aujourd’hui malheureusement défiguré par l’installation de boutiques
sur plusieurs niveaux, qui rendent illisible son espace intérieur. Mais
Zerhfuss commit aussi, énorme bévue qui relativise la qualité de son
œuvre, le grand ensemble des Hauts du Lièvre, à Nancy, où deux
immeubles décalés forment une barre longue de quatre cents mètres
dominant la ville.


À contre-courant de Zerhfuss et, plus généralement, de
l’école des ingénieurs constructeurs française privilégiant le béton
armé ou précontraint, l’originalité du travail d’Édouard Albert
(1910-1968) tint dans ses recherches concernant les ossatures
métalliques légères:si sa faculté des sciences de Jussieu à Paris
(achevée après sa mort)est évidemment fort contestable, son
« gratte-ciel » d’habitation,rue Croulebarbe à Paris (1960, en
association avec Roger Boileauet Henri Labourdette), est une
incontestable réussite. Sa rigueur formelle s’oppose en tout point au
lyrisme et à l’usage des formes courbes qui caractérisent la production
de son contemporain André Bruyère(1912-1998).


Personnage attachant qui fut un résistant actif,
celui-ci définit en effet, dans son livre polémique Pourquoi des
architectes ? (1968)où il prit parti pour les jeunes contestataires,
l’architecture comme« la façon de mouler une tendresse sur une
contrainte » en rejetant la dictature moderniste du damier urbain
« disciplinaire et dictatorial ». Auteur, en particulier, d’un hôtel
remarquable (La Caravelle, à la Guadeloupe, 1962), il aménagea aussi
les appartements ou les maisons de plusieurs de ses amis. Toutefois, à
partir de 1977, son désir de construire de grands bâtiments dressés en
forme d’œuf où que ce soit et quel que soit le programme (projets pour
le Centre Pompidou, pour un gratte-ciel à New York, pour une tour
logements/hôtel à Monaco) tourna, me semble-t-il, à la marotte.


Comme Bossu ou Wogenscky, Georges Candilis (1913-1996),
Alexis Josic (né en 1921) et Shadrach Woods (1923-1973) avaient
travaillé auprès de Le Corbusier - Candilis et Woods avaient notamment
dirigé le chantier de l’Unité d’habitation de Marseille. Toutefois,
l’implication active de ce trio cosmopolite dans les débats
internationaux d’après-guerre - une exception dans la situation
française de l’époque ! - le conduisit bientôt à prendre ses distances,
via le Team X, avec le dogmatisme de la Charte d’Athènes. Consacrant
l’essentiel de son activité à la conception de programmes de logements
de grande ampleur, leur équipe développa alors une problématique
mégastructurelle d’essence structuraliste, proche de celle des Anglais
Smithson ou des Hollandais Van Eyck et Bakema, qui l’amena à braver
l’interdit jeté par Corbu sur la « rue-corridor », en prônant le
rétablissement de la « fonction rue ». Mais ces nouveaux principes, en
raison peut-être du gigantisme de l’opération (100 000 habitants
prévus !), se montrèrent finalement peu convaincants à
Toulouse-le-Mirail (dont le plan est le résultat d’un concours gagné en
1961 par l’équipe Candilis-Josic-Woods).Même si, précisés à l’occasion
du concours international (gagné parles mêmes en 1963) pour
l’Université libre de Berlin-Dalhem, ils eurent une grande influence
sur le développement ultérieur de l’architecture et de l’urbanisme
français.


Avant leur association avec Josic, Candilis et Woods
avaient travaillé, comme beaucoup de jeunes architectes français tels
Bossu, Écochard, Herbé, Pouillon ou Zehrfuss, en Afrique du Nord ou au
Liban (alors protectorat français). Mais c’est d’Algérie même, et nonde
la métropole, qu’émergea, avec la construction dans le courant des
années cinquante de la cité de transit de Djenan el Hassan, d’un
ensemble de logements à Timgad et du centre Albert-Camus
d’Orléansville, l’une des personnalités les plus remarquables de
l’architecture française de la seconde moitié du siècle, Roland
Simounet (1927-1996).Né comme Camus en Algérie, Simounet était un
humaniste anticolonialiste comme l’auteur de l’Étranger. Aussi la
première époque - algérienne -de sa carrière (qui s’achève avec
l’indépendance en 1962) a-t-elle été essentiellement consacrée à mettre
au point une écriture urbaine et architecturale unissant tradition et
modernité. Démarche rigoureuse, sur le plan tant éthique qu’esthétique,
qui allait faire de lui, en dépit de sa modestie et de sa discrétion,
un repère majeur pour quelques-uns des meilleurs jeunes architectes des
années quatre-vingt, époque à laquelle il réalisera la part la plus
aboutie de son œuvre.


Avec Bossard, Aillaud, Albert, Bruyère, l’équipe
Candilis-Josic-Woods et le premier Simounet, se dessine un tournant
dans l’architecture française d’après-guerre. Celle-ci s’était repliée
sur elle-même, quasi exclusivement occupée à répondre aux questions
spatiales et constructives posées par l’État afin de résoudre à la hâte
le problème du logement. Et si les meilleurs de ses représentants
avaient alors œuvré de façon sincère, quoique aveugle trop souvent, la
majorité de ses prix de Rome et autres « diplômés par le gouvernement »
avait fait des affaires à cette occasion, et des affaires juteuses,
souvent. Rompre avec ce système aux quatre niveaux 1/de la formation -
avec la critique de l’archaïsme de la section d’architecture de l’École
des beaux-arts, génératrice d’inculture ; 2/de l’exercice du métier,
dominé par l’Ordre des architectes et le système de la commande
publique ; 3/de l’objet de celui-ci, tenu majoritairement pour la
(re)production d’édifices et de grands ensembles hard-french ; 4/du
mépris affiché du milieu architectural français pour la théorie, d’où
sa non-insertion (délibérée) dans les débats internationaux : tels
étaient donc les enjeux des grandes polémiques qui, avec ce tournant,
s’annonçaient. Il fallut rien moins qu’une quasi-explosion politique,
sociale et culturelle de la société française - les événements de 1968
- pour que la crise, déjà sensible chez ces pionniers que furent,
chacun à leur manière, Bossard, Aillaud, Candilis-Josic-Woods et le
premier Simounet, et de plus en plus vive à mesure que s’engagèrent de
nouvelles expériences dans le courant des années soixante et
soixante-dix, pour que cette crise, donc, de l’architecture française
trouve une issue féconde et régénératrice.

La crise : Mai 68 avant et après



Pendant la seconde moitié des années soixante, rien ne
change en apparence dans la situation de l’architecture française. Bien
au contraire, la production d’édifices et de grands ensembles
hard-french progresse en volume et s’attaque même, sous prétexte de
rénover des quartiers insalubres, à des pans entiers de villes
anciennes. Pourtant, tant du côté de l’architecture et de l’urbanisme
expérimentaux que de celui de la production de quelques ateliers
collectifs animés par de jeunes architectes progressistes,la
contestation monte et gagne du terrain. Qui va culminer dans la révolte
radicale des meilleurs étudiants de la section d’architecture de
l’École des beaux-arts.


Deux courants coexistent au sein de ce mouvement, qui
s’attaque aux fondements du système ; deux courants qui se mêlent
parfois mais se confrontent le plus souvent. D’un côté - pour reprendre
un vocabulaire alors en vogue dans les milieux intellectuels français -
les « socialistes scientifiques », qui s’efforcent de fonder leurs
théories et leurs pratiques d’architectes comptables du présent (mais
d’un présent à transformer pour le préparer à la rupture
révolutionnaire) sur les sciences sociales, le matérialisme dialectique
et le « point de vue de classe du prolétariat » ; de l’autre, les
« socialistes utopiques », qui, fascinés par les potentialités d’une
technique à leurs yeux sous-employée, cherchent le salut de l’homme, de
la civilisation,de l’architecture et de l’urbanisme dans des projets
néofuturistes qui renouent avec certains idéaux des avant-gardes
artistiques du début du siècle. Certes, cette situation n’est pas
propre à la France, qui,en l’occurrence, peut même apparaître en
(léger) retard vis-à-vis de la Grande-Bretagne, par exemple, où les
new-brutalists (souvent liés au parti communiste) tiennent le haut du
pavé depuis déjà quatre ou cinq ans, cependant que des adeptes des
métabolistes japonais y sont déjà actifs et que le groupe ARCHIGRAM
vient de se constituer. Mais ce mouvement de renouveau va prendre en
France, compte tenu de l’influence alors très importante du marxisme et
de l’espérance révolutionnaire chez les intellectuels, de la
désespérance des étudiants en architecture,et de l’évidence de plus en
plus accablante de la sarcellite, un tour particulièrement radical.


Où vivrons-nous demain ? ,
essai best-seller publié en 1963 par le romancier critique d’art et
d’architecture Michel Ragon est, pourrait-on dire, le manifeste des
néofuturistes français. Convaincus que leur rôle n’est pas de donner
forme à un présent toujours -déjà obsolète lorsqu’il est construit
(comme le prouvent, à leurs yeux, les grands ensembles conçus selon un
modèle depuis longtemps caduc : celui de la Charte d’Athènes, datant
les années trente) mais d’imaginer les « villes de l’avenir » et une
architecture « prospective » à l’horizon du XXIe siècle, ils donnent
libre cours à leur imagination. Et dessinent, comme Paul Maymont (né en
1926), une « ville flottante » pour la baie de Tokyo,une « ville
verticale » (pour l’Est parisien) faite d’une succession de pyramides
de câbles tendus supportant des logements et des équipements, une ville
souterraine logée sous le lit de la Seine et même une ville-station
orbitale ; comme Jean-Claude Bernard, une « ville totale » imaginée
pendant son séjour de prix de Rome à la villa Médicis ; comme Yona
Friedman (né en 1923), un « Paris spatial » constitué de nappes
superposées affectées à différentes fonctions et portées par une
succession de poteaux gigantesques, ou une « ville-pont » au-dessus de
la Manche ; comme Claude Parent (né en 1923) enfin, des
« mégastructures obliques » en forme de « vagues » supposées offrir des
« espaces habitables » à l’infini. Images de science-fiction qu’on peut
juger aujourd’hui amusantes, fascinantes, superbes, ingénieuses,
naïves, inquiétantes, stupides, terrifiantes ou ridicules. Mais qui
expriment un versant important de l’esprit des années soixante, époque
où, fondé sur un solide optimisme lié aux débuts de la conquête
spatiale, l’utopisme technologique était la seule réponse possible,
pour beaucoup, à l’inquiétude devant une croissance urbaine apparemment
illimitée, vis-à-vis de laquelle toutes les solutions connues
apparaissaient inefficaces.
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Re: Brève histoire de l’architecture en France depuis la fin de la seconde guerre mondiale (partie I)

Message par hm hitman le Ven 3 Oct - 15:59

Ces propositions urbaines, au reste, se doublent
d’expériences menées dans le même esprit, mais elles concernent les
édifices à proprement parler et s’efforcent de mettre en œuvre de
nouvelles techniques constructives et de nouveaux matériaux, souvent
dans un esprit d’« architecture sculpture » proche des recherches
d’André Bloc ou de Pierre Székely. Après avoir conçu, pour le Salon des
arts ménagers de 1956, un prototype de maison en matière plastique,
Ionel Schein (né en 1927) élabore par exemple une cabine hôtelière
modèle apparentée aux propositions futuristo-ludiques d’Archigram.
Pascal Haüsermann propose un restaurant, à Sainte-Marie-du-Mont,
constitué d’un ensemble de coques de facture « organique ». Piotr
Kowalski (né en 1927) conçoit successivement le pavillon du Sahara à
Paris et un prototype de transformateur EDF, installé à Fresnes, en
faisant usage de surfaces élastiques (de polyester) en tension portées
par des structures métalliques - travail qui le conduira
progressivement à s’orienter vers la sculpture. David Emmerich
(1925-1996), architecte-ingénieur spécialiste des structures complexes
autotendantes, expérimente avec ses étudiants différents types de
capsules habitables en forme de polyèdres assemblables entre eux. Le
groupe Aérolande, composé de tout jeunes diplômés ou en passe de l’être
(Jean Aubert, Jean-Paul Jungmann, Antoine Stinco), dessine des
bâtiments gonflables éphémères et publient plusieurs textes remarqués
dans la revue Utopie qu’ils animent avec Hubert Tonka et Jean
Baudrillard.


Aussi passionnants soient-ils, la plupart de ces
projets avant-gardistes sont aujourd’hui des curiosités aussi
délicieusement datées que les premiers épisodes de la série Star Trek.
Mais l’œuvre de Claude Parent, elle, sans doute parce qu’elle ne s’est
pas cantonnée à ce seul registre, mérite une plus ample attention.


Personnage chez qui se mêlent naïveté et rouerie,
lucidité et narcissisme, verbe messianique et calcul, goût pour la
provocation et désir de reconnaissance médiatique et officielle,
imagination plastique et soumission parfois facile à la mode, Claude
Parent avait été, avec son premier associé, Ionel Schein, un étudiant
dissident de l’École des beaux-arts. Mais son culot lui ayant ouvert,
au nom d’un fantomatique groupe Espace supposé rassembler de jeunes
architectes contestataires, les portes de la revue l’Architecture
d’aujourd’hui, fondée par le sculpteur André Bloc en 1930 aux fins de
défendre l’avant-garde architecturale, Parent conquiert rapidement une
position qui lui permet de construire plusieurs maisons individuelles
remarquées (dont celle d’André Bloc à Antibes, en 1959). Manifestant -
goût qui le distingue à l’époque de la quasi-totalité de ses confrères
- un vif intérêt pour les expériences artistiques d’avant-garde
(Nicolas Schoëffer, Yves Klein...), il s’oriente au début des années
soixante vers l’architecture-sculpture que promeut André Bloc, attitude
qui l’amène à rencontrer Paul Virilio, artiste et théoricien qui venait
d’achever une étude consacrée à l’architecture militaire de la Seconde
guerre mondiale. Les deux hommes s’associent pour concevoir le centre
paroissial Sainte-Bernadette de Nevers (achevé en 1966), édifice
sculptural en béton rappelant aussi bien les bunkers chers à Virilio
que certains aspects formels de la chapelle de Ronchamp, conçue par Le
Corbusier. Et les deux hommes lancent aussi, en compagnie du plasticien
Michel Carrade, une revue, intitulée Architecture principe qui défend
en particulier ce que l’un et l’autre appellent la « fonction
oblique »en architecture et en urbanisme. Toutefois, fondée sur un
malentendu - pour Parent il s’agit essentiellement de lancer un concept
architectural provocant, intimant au public de « vivre à l’oblique »
sur des plans inclinés, quand Virilio, prophète des catastrophes
technologiques menaçant l’humanité contemporaine, propose une nouvelle
organisation urbaine « révolutionnaire » rompant avec l’étalement
horizontal sans verser dans la verticalité des gratte-ciel, cette
association explose avec Mai 68. Et dès lors Parent, en dépit de beaux
retours de vigueur intellectuelle anticonformiste (dont se souvient
avec bonheur Jean Nouvel, qui travailla dans son agence au début des
années soixante-dix), devient progressivement une figure, aussi
inclassable que séduisante, de l’establishment architectural français :
au cours des années soixante-dix et quatre-vingt, il trouvera en
particulier une possibilité d’exercer son goût et son talent pourles
« architectures-sculptures » monumentales dans la conception de centres
commerciaux et de centrales nucléaires.


Si Parent incarne au cours des années soixante, plus
radicalement encore qu’Aillaud, la figure de l’architecte-artiste posée
comme une alternative face aux grosses agences fabriquant les grands
ensembles et les édifices anonymes du hard-french, les expériences
d’ateliers collectifs plus ou moins pluridisciplinaires qui
apparaissent en France à la même époque poursuivent le même but en
usant de moyens différents.


Le premier est celui de Montrouge, qui, fondé en 1958,
regroupe Jean Renaudie (1925-1981), Pierre Riboulet (né en 1928),
Gérard Thurnauer (né en 1926) et Jean-Louis Véret (né en 1927). Son but
est de renouer avec l’esprit de la Renaissance et d’ouvrir la voie à un
exercice politiquement « progressiste » du métier (les quatre membres
de Montrouge sont des militants ou des sympathisants du parti
communiste), tout en inventant une écriture novatrice exprimant cette
double volonté éthique et esthétique. Aussi n’est-il pas étonnant que
la facture d’un bâtiment comme la bibliothèque pour enfants de Clamart
(1965), proche à bien des égards de celle de Simounet (exact
contemporain des quatre de Montrouge, mais qui, Algérie aidant, a pu
commencer son œuvre dès les années cinquante), puisse être rattachée au
courant « brutaliste »international. Mais un tel oubli de soi au profit
du groupe et des autres ne va pas sans difficultés : Jean Renaudie, la
personnalité la plus forte de l’équipe, à mes yeux, quitte l’Atelier de
Montrouge en 1968 pour créer sa propre agence et produire une œuvre on
ne peut plus singulière et remarquable, qui s’achèvera trop tôt,
malheureusement. Celle-ci, dont la pièce maîtresse est la rénovation du
centre d’Ivry-sur-Seine (qui précède celle de Gisors), se fonde sur une
conception de la ville en rupture avec celle des CIAM, puisqu’elle
s’emploie à mettre en œuvre, selon des principes combinatoires, une
« logique de la complexité » : chaque appartement, intégré à un édifice
étoilé respectant à son pied l’ordre de la rue, est conçu comme une
entité unique bénéficiant de terrasses et de vues calculées.


Aussi novateur qu’il ait été, l’Atelier de Montrouge
restait toutefois proche d’une agence collective gérée de façon plus ou
moins traditionnelle, comme celle de Candilis-Josic-Woods. Mais
l’Atelier d’urbanisme et d’architecture (AUA) créé quelques années plus
tard tentera, lui, une expérience beaucoup plus radicale autour de deux
idées forces : celle de pluridisciplinarité et celle de cogestion
(sinon d’autogestion). À l’origine du projet, un urbaniste, Jacques
Allégret. Avec quelques complices - architectes, décorateurs - membres
ou sympathisants du parti communiste, il fonde en 1960 une coopérative
dans le but de répondre à la conjugaison de « l’évolution rapide des
techniques et de la transformation profonde de l’art de construire » ;
celles-ci supposent en effet, explique-t-il, « l’intervention de
spécialistes toujours plus nombreux tels que géographes, sociologues,
urbanistes, enquêteurs fonciers, juristes, experts financiers,
architectes, ingénieurs et plasticiens ». Idée banale,
rétrospectivement. Mais qui l’était si peu en France au début des
années soixante que la loi, tout entière subordonnée à l’exercice
libéral de l’architecture et au système des Beaux-Arts réservant la
part la plus noble de la commande publique aux seuls architectes prix
de Rome, l’interdisait ! Qu’à cela ne tienne ! L’équipe, à laquelle se
joindront jusqu’à sa disparition définitive(en 1986) quelques-uns des
architectes (Paul Chemetov, Henri Ciriani, Jean et Maria Deroche,
Christian Devillers, Borja Huidobro, Jacques Kalisz, Gérard Loiseau,
Jean Perrotet, Jean Tribel...) et des paysagistes (Jacques Simon,
Michel Corajoud, Alexandre Chemetov...) les plus remarquables de leur
génération, s’organise en ateliers de création juxtaposés, réunis au
sein d’une société civile dont dépendent les services communs assurant
la pluridisciplinarité et la gestion des projets.


En raison de ses liens notoires avec les municipalités
communistes qui lui assurent l’essentiel de ses commandes, l’AUA aura
bientôt dans le milieu architectural français la réputation d’être une
officine du PCF. Ce qui n’est que partiellement exact, mais qui mettra
le groupe (au sein duquel Paul Chemetov fait rapidement figure de
« chef ») en porte-à-faux avec le mouvement des idées contestataires
post-68 au point d’apparaître, au début des années quatre-vingt, comme
un bastion de l’orthodoxie moderniste. Il n’empêche. Outre que l’AUA
concevra collectivement plusieurs grands projets-phares de la fin des
années soixante comme celui de la Villeneuve de Grenoble, les
différentes agences d’architecture, d’urbanisme et de paysagisme
regroupées en son sein produiront quelques-unes des réalisations
majeures de l’époque, les premières dans un style brutaliste voisin de
ceux des Smithson ou de l’Atelier de Montrouge,les suivantes (celles de
Ciriani et de Devillers en particulier) dansune écriture beaucoup plus
personnelle et inventive : le Théâtrede la Ville à Paris (Georges
Loiseau et Jean Tribel, 1967) ; le quartier
Arago-Zola-Robespierre-Pasteur de Saint-Ouen (Paul Chemetov,
1972-1986) ; la « pièce urbaine » de La Noiseraie à Marne-la-Vallée,
qui rendra son auteur célèbre dans le monde entier (Henri Ciriani,
1980) ;le parc des Coudrays à Maurepas-Élancourt (Michel Corajoud) ;le
parking des Chaumettes à Saint-Denis (Christian Devillers, 1984:cette
superbe réalisation recevra la même année l’Équerre d’argentdu groupe
le Moniteur, qui est une sorte de prix Goncourt d’architecture) ;le
Théâtre national de la Colline de Paris (Valentin Fabre, Jean
Perrottet, Alberto Cattani, 1985) ; le ministère des Finances à Paris
(Paul Chemetov et Borja Huidobro, 1982-1988). Et si l’existence de
l’AUA aura été beaucoup plus conflictuelle que prévu (certains de ses
représentants les plus en vue, tels Ciriani ou Devillers, ayant fini
par en claquer la porte avec plus ou moins d’éclat), son palmarès est
éloquent puisque ses membres peuvent se vanter d’avoir obtenu, à
l’époque ou depuis, trois Équerres d’argent, deux Grands prix nationaux
d’architecture (Paul Chemetov et Henri Ciriani) et deux Grands
prixnationaux du paysage (Jacques Simon et Michel Corajoud).Aussi en
rupture qu’aient été les « socialistes utopiques » chers à Michel Ragon
et les « socialistes scientifiques » de l’Atelier de Montrouge ou de
l’AUA avec les pratiques et l’absence de recherches théoriques du gros
de l’architecture française à la fin des années soixante, ce n’est pas
pourtant de ces deux nébuleuses passionnées que survint l’assaut
décisif. Mais des étudiants de la section d’architecture de l’École des
beaux-arts qui, ayant « ras-le-bol » (comme on disait alors) du système
académique obsolète et affairiste dans lequelon prétendait les faire
entrer, vinrent à bout de leur école en mai 1968.
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Re: Brève histoire de l’architecture en France depuis la fin de la seconde guerre mondiale (partie I)

Message par hm hitman le Ven 3 Oct - 15:59

J’ai raconté ailleurs comment la chose, en détail, se
passa. Je ne rappellerai donc ici que l’essentiel. Qui tient
principalement au fait que, au cours des années soixante, portée par le
climat de révolte agitant le Quartier latin, une petite constellation
de brillants jeunes gens contestataires apparut dans la vénérable école
du quai Malaquais. Gavés de lectures (les théoriciens des années
soixante, Sartre et Lefebvre, Althusser et Lacan, Barthes et les
situationnistes, Foucault et Lévi-Strauss, mais aussi les poètes et les
romanciers), fous de cinéma (la nouvelle vague battait alors son
plein), de peinture et de musique, ouverts sur le monde (grâce aux
revues et aux voyages à l’étranger qui commençaient à se généraliser),
et par-dessus tout « engagés » à corps perdu (dans le syndicalisme
étudiant, l’Union des étudiants communistes et les divers groupes
« gauchistes » contre la guerre du Vietnam et pour une « révolution
culturelle et prolétarienne mondiale »), ils étaient des idéalistes,
des exaltés. Mais, si leur enthousiasme les portait parfois au
sectarisme, leur habileté de débatteurs savait arracher l’adhésion
d’une assemblée générale et faire voter la grève le cas échéant. En
outre, beaucoup d’entre eux avaient du talent et de l’ambition. Bien
sûr ils connaissaient Maymont, Friedman, Schein, Parent, l’Atelier de
Montrouge et l’AUA, ainsi que leurs homologues anglais, italiens,
américains ou japonais. Ceux-ci étaient même, dans leur diversité,les
seuls de leurs aînés qu’ils appréciaient. Mais ils estimaient qu’il
existait aussi chez eux de fâcheuses tendances aux compromis. Car enfin
l’architecture avait-elle encore un sens dans un monde dominé par le
capital et par la technique ? N’était-elle pas devenue,au nom d’un
urbanisme moderne détruisant les villes anciennes et créant des
périphéries pour « pauvres » dépourvues de toute urbanité,un alibi pour
la spéculation et le profit ? Et quant aux dépassements possibles de
cette situation, ne se réduisaient-ils pas, dans les conditions
présentes, à l’industrialisation complète d’un côté, à
l’autoconstruction de l’autre ? Telles étaient pour eux les seules, les
vraies questions. Que partageaient, par-delà leurs divergences,les
artistes et les politiques, les maoïstes et les membres d’Utopie-
d’ailleurs tous regroupés autour de l’éphémère revue Melp. Aussi
n’est-il pas surprenant que, toutes tendances confondues, Roland
Castro, Guy Naizot, Christian de Portzamparc, Jean Aubert, Jean-Paul
Jungmann,Antoine Stinco, Hubert Tonka et quantité d’autres aient
répondu à ces interrogations par un déni global de l’architecture.
Position extrême, mais logique intellectuellement et moralement, qui
les rapprochait de Guy Debord, lequel, quelques années plus tôt,
n’avait pas hésité à exclure de l’Internationale situationniste tous
les architectes ou urbanistes, fussent-ils aussi brillants que
Constant, ayant prétendu trouver un débouché pratique à leurs projets
dans les conditions de la « société du spectacle ». Et attitude qui les
amena à outrepasser en radicalisme les « radicalismes architecturaux »
reconnus comme tels aujourd’hui dans l’histoire de l’architecture
internationale, puisqu’elle conduisit les plus exigeants d’entre eux
non pas à proposer des projets architecturaux ou urbains polémiques ou
alternatifs comme Hollein, Archistudio ou Koolhas, mais à abandonner
carrément l’idée, devenue obscène à leurs yeux, de devenir architecte
pour mieux consacrer leurs vies à la seule entreprise susceptible de
redonner sens à l’architecture : la « révolution ».


Un pareil emportement ne pouvait qu’être en phase avec
les barricades et les occupations d’usines de mai 68. Aussi est-ce tout
naturellement que l’École des beaux-arts parisienne, transformée en
assemblée générale permanente et en atelier d’agit-prop, devint une des
forteresses du mouvement. Où production, profit, répression, État,
architecture capitaliste et enseignement de celle-ci furent critiqués
violemment. À tel point que, plusieurs mois plus tard, l’enseignement
n’ayant toujours pas repris, Malraux, pas fâché de pouvoir en finir
avec ce dinosaure, prit la décision de dissoudre la section
d’architecture de l’école et de la remplacer par un ensemble d’unités
pédagogiques d’architecture (UPA), libres de leur pédagogie et
accessibles sans concours d’admission.


Dans l’atmosphère joyeusement anarchique qui régnait
alors, on vit donc apparaître pour la seule région parisienne,
progressivement, neuf UPA dans lesquelles enseignants et étudiants se
regroupèrent par affinités. Deux ou trois prétendirent poursuivre
l’ancien système, mais toutes les autres prirent le parti d’innover.
Les unes autour d’un projet politico-culturel comme UP1 (où se
regroupèrent les sympathisants du parti communiste et les piliers de
l’AUA) ou UP6 (la plus nombreuse et la plus « gauchiste », qui
réclamait le rattachement de l’enseignement de l’architecture à
l’Université), les autres autour d’une ou plusieurs personnalités (UP3
autour de Castex et de Pannerai, puis de Gaudin ;UP7 autour de Ciriani,
qui rejoignit plus tard UP8 fondée, à partir d’une scission d’UP6, par
un ancien étudiant de Louis Kahn, Bernard Huet).Et la province ne fut
pas en reste, qui vit la création, sur des bases contestataires elles
aussi, des UP de Grenoble, de Nancy, de Marseille,de Nantes, de
Bordeaux...


Outre le complet et multiforme renouvellement de
l’enseignement qui allait s’ensuivre - renouvellement qui est pour
beaucoup dans la réémergence, depuis, de l’architecture française à
l’échelle internationale -, ce bouleversement fut décisif. Car non
seulement il mit un terme au système liant, via les prérogatives
accordées aux seuls architectes prix de Rome, la commande publique de
prestige et un enseignement nécessairement académique puisque orienté
par l’obtention de ce prix, mais encore parce qu’il permit à bon nombre
de contestataires fraîchement diplômés de faire leurs premières armes
dans l’enseignement. Et de forger du même coup les armes théoriques et
projectuelles qui, quelques années plus tard, allaient leur permettre,
grâce à des édifices construits cette fois, de faire opérer à
l’architecture française d’après-guerre un tournant décisif. Tournant
qui fut rendu possible par un changement profond (conséquence, lui
aussi, des événements de Mai 68) de la politique de l’État en matière
d’architecture, d’urbanisme et de construction.


Sous l’impulsion de hauts fonctionnaires éclairés, au
nombre des quels l’architecte Joseph Belmont, se mirent en effet
progressivement en place de nouvelles politiques concernant trois
domaines sensibles:la recherche architecturale et urbaine (domaine
jusque-là très négligé), avec le CORDA ; l’obligation du recours à
divers types de concours, bientôt soumis à l’avis d’une « mission pour
la qualité des constructions publiques », en matière de commande
publique d’architecture, d’urbanisme et de paysagisme (procédure
devenue nécessaire en raison de l’abolition des prix de Rome) ; la
détection, enfin, de nouveaux talents (via le concours expérimental du
Plan-Architecture-Nouvelle- PAN, devenu aujourd’hui EuroPAN - réservé
aux jeunes diplômés,ou les Cahiers de la jeune architecture). Et ces
innovations décisives,dont les heureuses retombées se sont fait
longtemps ressentir avant qu’elles ne génèrent, à leur tour, leur lot
d’effets « pervers »,furent accompagnées par une autre qui ne le fut
pas moins, même sises résultats sont loin d’avoir été à la hauteur des
espoirs qu’elle souleva sur le moment : l’abandon des ZUP et des grands
ensembles au profit des « villes nouvelles ». Soit des créations ex
nihilo, mais à distance respectable cette fois des centres anciens,
d’entités urbaines supposées avoir été pensées comme des villes
complètes,et donc de pouvoir le devenir. Des villes, c’est-à-dire (en
principe)des systèmes urbains complexes comme les villes anciennes ;
mais nouvelles, c’est-à-dire (en principe toujours) plus performantes
que leurs modèles dépassés.


Ainsi, dans le courant des années soixante-dix, tout
était en place pour que l’architecture française change radicalement.
Tout ? Pas complètement. Car il fallut que s’ajoutent, à cet ensemble
de bouleversements que je viens de décrire, deux facteurs décisifs. Le
mûrissement de la génération de 68, qui mit un certain temps à accéder
à la commande. Et les effets du débat qui allait dominer la scène
architecturale internationale tout au long de cette décennie:la
querelle du postmodernisme.
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Re: Brève histoire de l’architecture en France depuis la fin de la seconde guerre mondiale (partie I)

Message par big boss le Sam 11 Oct - 15:10

merci merci

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Re: Brève histoire de l’architecture en France depuis la fin de la seconde guerre mondiale (partie I)

Message par Archi-mina le Dim 12 Oct - 0:23

Merci bcp HM
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Re: Brève histoire de l’architecture en France depuis la fin de la seconde guerre mondiale (partie I)

Message par TRésOr le Dim 19 Oct - 15:45

merci bcp
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Re: Brève histoire de l’architecture en France depuis la fin de la seconde guerre mondiale (partie I)

Message par bilal20 le Lun 3 Nov - 9:40

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Re: Brève histoire de l’architecture en France depuis la fin de la seconde guerre mondiale (partie I)

Message par chimbou le Sam 15 Nov - 7:51

merci bcp
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Re: Brève histoire de l’architecture en France depuis la fin de la seconde guerre mondiale (partie I)

Message par mohicho27 le Dim 15 Mar - 15:54

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Re: Brève histoire de l’architecture en France depuis la fin de la seconde guerre mondiale (partie I)

Message par boubou le Jeu 17 Sep - 13:49

merciiii bb continuation
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Re: Brève histoire de l’architecture en France depuis la fin de la seconde guerre mondiale (partie I)

Message par n19 le Ven 15 Oct - 11:56

merci
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Re: Brève histoire de l’architecture en France depuis la fin de la seconde guerre mondiale (partie I)

Message par R@Y@NE le Sam 16 Oct - 7:21

merçii
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Re: Brève histoire de l’architecture en France depuis la fin de la seconde guerre mondiale (partie I)

Message par joseph le Ven 6 Mai - 10:25

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